"Avaient-ils besoin de tels moyens ?" : les lacrymogènes au cœur de la polémique sur la mort de Steve Maia Caniço

Le soir de la Fête de la musique, trente-trois grenades lacrymogènes ont été tirées en vingt minutes. Une méthode justifiée selon l'IGPN, mais dont les témoins assurent qu'elle a contribué aux 14 chutes dans le fleuve recensées par les secours.

Une inscription \"Noyade interdite\" sur le quai Wilson, le 27 juin 2019, à l\'endroit où Steve Maia Caniço a disparu dans le anuit du 21 au 22 juin 2019Une inscription "Noyade interdite" sur le quai Wilson, le 27 juin 2019, à l'endroit où Steve Maia Caniço a disparu dans le anuit du 21 au 22 juin 2019 (J. LUSSEAU / HANS LUCAS)

"Je suis parti dans le mauvais sens, le sens du vent", confie Jérémy au micro de France 3 Pays de la Loire. "Les lacrymogènes m'ont suivi, c'était des fumées assez denses, je ne voyais plus rien. […] A un moment, j'ai mis les pieds dans le vide et je suis tombé à la renverse dans la Loire". Une chute de six mètres de haut, peu avant 5 heures du matin. Jérémy fait partie des 89 personnes présentes sur le quai Wilson, le soir de la Fête de la musique à Nantes, qui ont porté plainte contre les forces de l'ordre. Deux motifs : la "mise en danger de la vie d'autrui" et des "violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique".

Sur le quai Wilson, dans la nuit du 21 au 22 juin, les organisateurs de la soirée ont reçu la consigne de couper le son à 4 heures du matin. Selon les témoins sur place, l'heure venue, neuf des dix sound systems se plient aux règles de tolérance mises en place par la mairie. Un seul, situé près du "bunker", refuse. Après le passage des policiers, le sound system récalcitrant décide de lancer La jeunesse emmerde le Front national de Bérurier noir. Il est 4 heures passées et la situation s'envenime. Selon Le Parisien, une douzaine de policiers sont présents sur les lieux et procèdent à des jets de grenades lacrymogènes avant que des CRS soient appelés en renfort. Les secours compteront 14 chutes dans la Loire ce soir-là. Parmi les personnes tombées à l'eau, un jeune homme d'une vingtaine d'années, Steve Maia Caniço, dont le corps sera retrouvé trente-huit jours plus tard.

"Le problème ? Les outils utilisés ce soir-là"

L'opération de police a-t-elle contribué à ces multiples chutes ? C'est ce que plusieurs enquêtes doivent notamment déterminer. La première, conduite par l'IGPN à titre administratif, a été rendue au Premier ministre le 30 juillet, suscitant une vive polémique. La synthèse du rapport, dont l'intégralité n'a pas été rendue publique, dédouane les forces de l'ordre en jugeant leur intervention légitime et le recours à la force, et donc aux grenades lacrymogènes, justifié. Les conclusions des auteurs du rapport semblent plutôt interroger la responsabilité des organisateurs et de la Ville, arguant du manque d'organisation, de sécurité et notamment de l'absence de barrières près du dixième sound system.

A la mairie de Nantes, ces conclusions ne passent pas. "Des barrières pour quoi faire ? Pour s'y faire écraser par la police ?", balaie Aymeric Seassau, adjoint PCF à la mairie de Nantes. "Il y a des installations de ce type-là depuis vingt ans à cet endroit à Nantes, on n'a jamais eu de problème. La responsabilité de ce qui s'est passé ce soir-là est entièrement celle de la police. Le seul problème, c'est l'intervention et les outils utilisés ce soir-là", accuse l'élu.

Pour l'avocate de Jérémy et des 88 autres plaignants, Marianne Rostan, le lien entre les grenades lacrymogènes et ces chutes est évident. "Des gens sont peut-être tombés plus tôt, de manière sporadique comme ça arrive régulièrement, commente-t-elle, mais le rapport de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) lui-même nous dit qu'entre 4 h 36 et 4 h 39 ce matin-là, plusieurs appels d'urgence sont passés pour signaler des personnes tombées dans la Loire. Or, l'intervention de la police s'étale de 4 h 31 à 4 h 52."

"Aucun mouvement de foule"

En effet, dans le document présenté par l'IGPN, on apprend que trente-trois grenades lacrymogènes MP7 ont été tirées ce soir-là à partir de 4 h 31, en riposte à des jets de projectile. Le rapport retient pourtant des différents témoignages cités, policiers et civils, qu'"aucun mouvement de foule [n'a] été constaté", que personne n'a observé "de personnes en panique ou en train de courir". A plusieurs reprises, le rapport mentionne les tirs de lacrymogènes mais les témoins cités insistent : il n'y a eu "aucun mouvement de foule".

L'objectif recherché par les tir de grenades : désorienter, disperser une foule et l'empêcher d'occuper une zone.Un expert en balistiqueà franceinfo

Classique dans l'arsenal de maintien de l'ordre, la grenade lacrymogène MP7 produit, une fois détonnée, une épaisse fumée irritante ; un mélange entre un gaz invisible, le gaz CS responsable des brûlures, et du fumigène. Non létale, elle ne présente qu'un risque minime pour la santé. Bien sûr, "lorsqu'on tire 5 ou 6 grenades d'un coup, il y a un effet fumigène instantané important, détaille un expert en balistique contacté par franceinfo. C'est notamment le cas lors de tirs en salve comme le veut l'usage dans la police. Car tirer une grenade à la fois n'aurait pas de sens. Ce sont cinq ou dix grenades qui vont être tirées en même temps."

Des gens "criaient et couraient, désorientés"

De quoi créer la panique ? C'est en tout cas ce que décrivent des agents de la Sécurité civile, interrogés par Presse Océan et Le Monde. "Je ne sais pas quelle est la définition du mouvement de foule de l'IGPN mais j'aimerais comprendre, fustige l'un des secouristes. Si c'est 'un grand nombre de personnes qui fuient rapidement un nuage de gaz lacrymogène', alors oui, il y en a eu un." Un autre décrit sans ambiguité "un mouvement de panique impressionnant" d'où provenaient "des explosions, des gens qui criaient et couraient, désorientés". "On a perdu en visibilité, comme sur les grosses manifs dans le centre-ville de Nantes", précise-t-on. 

Ces éléments, les agents de la Sécurité civile assurent les avoir transmis à l'IGPN dans leurs témoignages. Dans le rapport pourtant, il n'est pas question de "personnes qui fuient" ou de "panique". Un témoin cité relate simplement que "le déplacement de la foule s'était accentué" avant qu'il soit appelé "pour des personnes tombées à l'eau". Entre un "déplacement de foule" qui "s'accentue" et un mouvement de foule, quelle différence ? Le rapport ne le précise pas.

Confusion dans la chaîne de commandement

En revanche, ce que le rapport administratif révèle, sans toutefois s'y attarder, c'est un curieux flottement dans la chaîne de commandement. Dès 4 h 37 en effet, soit peu après les premiers tirs de lacrymogènes, les écrans du centre de supervision urbain d'où est suivie l'opération montrent "un épais nuage de fumée blanche qui empêchait toute visibilité sur la réaction des participants". Quasi immédiatement, l'ordre est donné deux fois de "cesser l'emploi des moyens lacrymogènes". Ces ordres ne sont pas suivis d'effets.

Jusqu'à 4 h 52, moment où le commissaire de la section de CRS envoyée en "renfort" sur le quai fait cesser les tirs, les détonations lacrymogènes se poursuivent. "A moins d'un péril imminent pour ses hommes, le commissaire sur le terrain était tenu d'obéir", nous confirme une source policière."On constate un ordre hiérarchique qui n'est pas respecté et pourtant, l'IGPN nous dit qu'il n'y a pas lieu de remettre en cause l'opération", s'interroge l'avocate des 89 plaignants.

Une situation d'autant plus surprenante que, très rapidement, les forces de l'ordre en intervention sont mises au courant de la présence dans la Loire de fêtards tombés à l'eau, comme l'attestent les vidéos amateurs réunies par Libération.

"Je ne conçois pas aujourd'hui que l'IGPN ne demande pas à ce commissaire pourquoi cet ordre n'a pas été respecté", proteste Marianne Rostan, qui invoque le manquement à l'"obligation d'obéissance" prévue par le code de la sécurité intérieure. Le commissaire a-t-il perdu le contrôle de ses hommes ? Dans ses conclusions, le rapport retient que "le commissaire divisionnaire ne se trouvait pas en capacité de diriger réellement ses effectifs" qui, pris à partie par des jets de projectiles, ont été contraints "de se défendre individuellement et d'initiative".

Dans un document qui n'a pas été rendu public mais dont des extraits ont été publiés par Mediapart (article réservé aux abonnés), le commandant de la section de CRS appelée à 4 h 50 en renfort explique avoir renoncé "à l'utilisation de tous moyens lacrymogènes pour éviter les mouvements de panique et les possibles chutes dans le fleuve voisin". Ce n'est qu'à ce moment-là, vers 4 h 52, que la situation revient au calme. Le rapport de l'IGPN le retient d'ailleurs, estimant que c'est grâce à "la combinaison de l'arrivée d'une compagnie complète de CRS [...] et la fin effective du recours aux moyens lacrymogènes" que la foule a fini par se disperser.

Ils n'étaient pas face à une situation insurrectionnelle. En face, c'était des gamins en short. A quel moment avaient-ils besoin d'utiliser de tels moyens ?Marianne Rostan, avocateà franceinfo

De quoi remettre en question la proportionnalité de ce recours aux grenades lacrymogènes, ainsi qu'aux dix grenades de désencerclement et douze balles de défenses utilisées dans la nuit du 21 au 22 juin. "Non seulement l'intervention de police doit être proportionnée mais la règle, c'est l'absolue nécessité, rappelle Marianne Rostan. Voilà sur quoi devait porter l'enquête de l'IGPN".

Pour éclairer les interrogations laissées par le rapport, il faut désormais attendre les conclusions de l'enquête judiciaire, au point mort depuis la demande de dessaisissement des deux juges nantais chargés de l'instruire. Une enquête administrative, menée par l'Inspection générale de l'administration à la demande du Premier ministre, devrait être rendue le 4 septembre.

Contactée par franceinfo, l'Inspection générale de la Police nationale indique que son rapport "est versé au dossier de l'enquête judiciaire" et que "le secret de l'instruction" l'empêche de faire un commentaire.

 

Source : https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/disparition-de-steve-a-nantes/